Nouvelles rames du métro : la fin d'un serpent de mer.

AUTEUR Gauthier Kerros
mardi 17 février 2026


Promis pour 2016, attendu en 2020, reporté à 2023 puis à 2025, le renouvellement des rames du métro lillois est devenu au fil des ans le symbole de toutes les promesses non tenues. Samedi 14 février 2026, cinq rames BOA ont finalement pris leurs premiers voyageurs en charge sur la ligne 1. Retour sur une décennie de galères techniques, de bras de fer judiciaires et de patience éprouvée, avant un dénouement qui, pour beaucoup, ressemble enfin à une victoire.

Il aura fallu attendre onze ans de plus que prévu. Samedi 14 février 2026, à midi pile, les portes de la station 4 Cantons - Stade Pierre-Mauroy s'ouvraient enfin sur les toutes premières rames BOA du métro lillois. Une centaine de curieux, certains postés là depuis l'aube, s'y sont engouffrés dans un concert de « ah », de « oh » et de « waouh ». « C'est aéré, c'est lumineux… Et ça sent le propre ! », a lancé Cédric, parmi les premiers à fouler le plancher immaculé de ce véhicule flambant neuf. Le serpent de mer du transport métropolitain lillois avait enfin pris forme.

2012 : le temps des promesses

C'est en 2012 que la Métropole Européenne de Lille passe commande de ces nouvelles rames auprès du constructeur ferroviaire Alstom. L'ambition est alors claire : moderniser un réseau inauguré le 25 avril 1983 par François Mitterrand, premier métro automatique du monde, mais dont les rames VAL208 accusent le poids des années. La mise en service est initialement prévue pour coïncider avec l'Euro de football 2016. La métropole veut en découdre avec la saturation chronique de la ligne 1, reliant Quatre Cantons à CHU - Eurasanté, empruntée chaque jour par des dizaines de milliers de voyageurs.

Mais dès les premières années, les ennuis commencent. Des difficultés majeures surgissent dans le développement et l'adaptation du logiciel de pilotage automatique Urbalis Fluence, notamment son intégration avec les rames existantes VAL208. Les années passent, les retards s'accumulent et la grogne monte. En 2023, la Métropole lilloise engage même des procédures judiciaires contre le constructeur pour compenser les retards de livraison, mais le Conseil d'État rejette finalement la demande. La médiation aboutit néanmoins à un accord financier : Alstom verse 50 millions d'euros de pénalités sur les 266 millions d'euros hors taxes du contrat initial.

Novembre 2024 : une lumière au bout du tunnel

Le nouveau système Urbalis Fluence est finalement activé le 17 novembre 2024, avant une validation définitive en janvier 2025, après plusieurs phases probatoires. Les essais techniques s'enchaînent tout au long de l'année 2025, dans des conditions proches de l'exploitation réelle. La mise en service commerciale des nouvelles rames, marquant l'aboutissement d'un chantier technique et humain de plus de dix ans, est alors attendue pour février 2026. Une marche à blanc est organisée fin janvier 2026. Le compte à rebours est lancé.

Des rames taillées pour l'avenir

Commandées auprès d'Alstom, les rames BOA mesurent 52 mètres de long. Elles permettent l'intercirculation intégrale entre les voitures — une première pour le réseau lillois — et peuvent accueillir entre 313 et 521 voyageurs selon la configuration retenue. C'est le double, voire le triple, des anciennes rames VAL208, qui ne pouvaient transporter que 156 passagers en moyenne, un chiffre qui montait à 210 dans des situations de surcharge. Leur nom de « BOA », comme le célèbre serpent, vient précisément de cette architecture d'un seul tenant, sans cloisons entre les voitures. Les rames intègrent également des moyens multimédias pour mieux informer les usagers, des afficheurs LED, un éclairage adaptatif et un système de vidéoprotection embarquée.

Pour accueillir ces mastodontes, l'allongement des quais a été nécessaire, passant de 26 à 52 mètres. Les stations ont été adaptées avec de nouvelles portes palières, une signalétique repensée et des équipements techniques modernisés. Près de 230 entreprises ont participé au chantier, réalisé de nuit ou lors d'interruptions programmées pour ne pas paralyser le réseau.

Une facture salée, un déploiement progressif

Au total, la modernisation de la ligne 1 représente 620 millions d'euros, dont 266 millions d'euros hors taxes pour les seules rames. À l'échelle du métro lillois dans son ensemble, l'investissement global atteint 1,2 milliard d'euros, comprenant aussi la modernisation de la ligne 2. La Région Hauts-de-France a contribué à l'effort : plus de 50 millions d'euros ont été engagés de son côté pour soutenir le projet.

Le déploiement sera progressif. Cinq rames sont entrées en service le 14 février, elles seront dix dans deux semaines, quinze au mois de mars. Au total, 42 rames BOA doivent être mises en service d'ici à 2028, dont 27 d'ici à la rentrée 2026.

Les élus jubilent, les usagers restent prudents

« L'attente a été longue, trop longue, parfois éprouvante », a admis avec un certain mea culpa Éric Skyronka, président de la Métropole Européenne de Lille, lors de la cérémonie d'inauguration. Mais l'élu a vite repris la main : « Avec ce nouveau pilote automatique, la ligne 1 franchit un cap technologique décisif, qui permet une augmentation de capacité de 50%, plus d'espace, plus de confort et plus de régularité pour des dizaines de milliers d'usagers chaque jour. » Aux côtés du président métropolitain, Xavier Bertrand, président de la Région Hauts-de-France, était également présent pour l'inauguration.

Du côté des usagers, la réaction est plus nuancée. Ari Miller, porte-parole du collectif MobiLille, se dit soulagé de voir arriver les nouvelles rames après dix ans d'attente, mais attend d'Ilévia et de la MEL davantage de communication en cas de perturbations et des indemnisations plus larges. « C'est beaucoup plus d'espace, beaucoup plus de fluidité », reconnaît-il, avant d'ajouter que la confiance des usagers a été entamée par les déboires des derniers mois.

Sébastien Leprêtre, vice-président de la MEL en charge de la mobilité, appelle lui à l'indulgence : « C'est une première mondiale, on a changé un système de pilote automatique en exploitation. Il n'y a pas un métro au monde qui ne connaisse de panne. Le système est très performant, mais il est très innovant aussi, donc il faut avoir cette indulgence. »

Le serpent de mer est sorti de l'eau. Reste à savoir s'il tiendra la distance.